Le carrefour, le rond-point

Les embouteillages ne cessent de s’aggraver dans les villes, et cela devient une expédition de les traverser, sans savoir quel obstacle on va trouver sur son chemin cette fois : un déménagement, un chantier, un accrochage, le passage des éboueurs, un contrôle policier, la sortie des écoles, un autobus en panne, un feu rouge défectueux ? Il suffit qu’une de ces banalités se produise pour aussitôt bloquer un quartier et créer des files de voitures sur plusieurs kilomètres.

Je n’éprouve jamais autant l’absurdité du monde que lorsque je suis enfermé dans ma voiture comme des centaines d’autres automobilistes irrémédiablement bloqués dans une file qui avance au pas. Ce n’est pas que je m’impatiente – je peux écouter de la musique, téléphoner, regarder défiler des piétons – mais je prends toute la mesure de la force irrésistible de l’instinct suicidaire qui entraîne les hommes tels les lemmings vers leur perte définitive, et j’enrage de ne pas être plus malin que mes congénères!

Je ne sais pas si les problèmes de trafic se sont multipliés à cause du remplacement ces dernières années des carrefours par des ronds-points. J’ai cependant eu le temps de comparer les deux systèmes lors d’un embouteillage plus long que les autres. Mary Temple Grandin, scientifique autiste, a étudié le mouvement des foules en observant le comportement des troupeaux de vaches qu’on menait à l’abattoir.

Le fonctionnement du carrefour avec ses quatre feux rouges est le plus simple et rationnel. Des quatre côtés, on s’arrête quand il est rouge et on passe quand il est vert. On ne doit exercer son esprit de jugement qu’avec le feu orange, pour savoir s’il convient de ralentir ou d’accélérer selon les cas. Avant les feux rouges intelligents – il paraît qu’ils peuvent maintenant tenir compte de la longueur des files de part et d’autre avant de changer de couleur – le carrefour était équitable (le même temps de passage sur chaque rue), mais inapproprié (quand il n’y avait personne à laisser passer sur la rue transversale). Mais on le respectait parce que c’est la règle!

Le rond-point relève d’une tout autre philosophie : ce n’est plus l’alternance systématique des couleurs du feu qui règle le passage des voitures et le bon fonctionnement de la société, mais une sorte de négociation entre les citoyens qui se présentent ensemble au rond-point. Même si ma voie est libre de l’autre côté, mon passage dépend de l’appréciation et de la courtoisie des autres conducteurs embouteillés qui m’ont ménagé suffisamment d’espace pour poursuivre ma route. Sinon, nous sommes tous coincés, de plus en plus longtemps, quels ques soient notre provenance et notre destination. Le rond-point serait un exercice de citoyenneté appliquée, un espace de convivialité pratique.

Si l’idée est belle de laisser chacun responsable du fonctionnement de la circulation, comme du bien-être et de la sécurité de son prochain, sans recourir au système aveugle et anonyme des feux, on doit constater que l’intelligence et l’altruisme n’ont cours que pendant les heures creuses. Qu’il suffit que les ronds-points s’engorgent pour que les automobilistes s’y montrent imprévoyants et égoïstes, se pressent et se faufilent, même si c’est aussi à leurs dépens.

Mais ne passerais-je pas pour un réactionnaire si je menais une campagne en faveur du rétablissement des feux de circulation?