Arc-en ciel, feu de circulation

Qu’est-ce qui fait la différence entre un arc-en-ciel et un feu de circulation à un carrefour ? Le nombre de couleurs, évidemment ! Cette réponse ne pourra cependant pas satisfaire les sémioticiens qui recourent souvent à cette comparaison pour expliquer que les couleurs de l’arc-en-ciel se succèdent de manière continue de l’ultraviolet à l’infrarouge, en passant imperceptiblement d’une nuance à l’autre (impossible de montrer précisément où se termine l’orange et commence le rouge), alors que les trois couleurs du feu de signalisation sont discontinues (« discrètes », dit-on en linguistique), qu’elles changent de manière radicale, sans nuance entre elles. L’automobiliste qui vient de bruler un feu rouge ne convaincra jamais le policier que la couleur en était orange foncé ou vert clair : c’est l’une ou l’autre, rien entre les deux. Dans la réalité, comme les couleurs, l’espace, le temps, les sons, le monde, la vie même, se présentent de manière infinie et indéfinie. C’est l’homme, ou plus précisément le langage qui les découpe, les différencie, en  leur donnant des caractéristiques et des étiquettes, et les organise, diversement selon les langues. L’univers est informe, c’est le système du langage qui lui donne une forme.

Avant que le langage n’y mette aussi de l’ordre, le cerveau n’est pas moins confus que le monde auquel il est exposé : les perceptions, les impressions, les idées, les concepts, les inférences, le raisonnement… tout s’y mêlé, confondu, fondu. Il suffit de prendre l’exemple des sentiments qu’une personne peut éprouver pour une autre et dont les nuances ne sont pas moins subtiles ni plus identifiables que les couleurs de l’arc-en-ciel. Est-ce de l’amour, de la passion, de l’amitié, de l’estime, de l’affection, de la tendresse, du désir,… ? Peut-être aucun de ces vocables ne convient-il vraiment ? Ou bien plusieurs à la fois ? En tout cas la nature du sentiment reste indécidable jusqu’au moment où la personne concernée choisisse le mot pour le désigner, ce qui va inévitablement le réduire en excluant les autres options possibles et en sacrifiant mille nuances indicibles. Le mot est une arme à double tranchant : quand il débite la réalité, il la révèle et l’élague à la fois. En tout cas, entre le foisonnement du monde et l’exubérance de l’esprit, le langage leur assure à tous deux – lors des va-et-vient incessants de l’un à l’autre – un ordre : à commencer par l’ordre linéaire propre au langage, mais aussi l’ordre temporel de son déroulement, l’ordre hiérarchique de sa syntaxe, l’ordre analytique de son lexique…

Le langage ne fait pas qu’imposer un ordre au monde, mais aussi une signification. Car l’autre différence entre les couleurs de l’arc-en-ciel et celles du feu de circulation est que ces dernières sont intentionnelles, provoquées, contrôlées et utilisées à des fins particulières. Alors que l’arc-en-ciel ne sait pas pour quoi ni pour qui il s’allume, même si cela peut nous charmer et annoncer le retour du beau temps, les couleurs du signal, elles, ont été fixées et organisées pour communiquer un message à autrui (un automobiliste en l’occurrence) en lui indiquant quelque chose qu’il ne voit pas (l’éventuelle arrivée d’autres voitures), et pour régler son comportement en conséquence (ici passer ou s’arrêter). Le langage, par ses manifestations concrètes (le son, l’écriture) et ses implications abstraites (les concepts), anime le monde, lui donne à la fois une direction et une signification, un double sens, donc. Ce qui peut provoquer des embouteillages au carrefour malgré les feux de circulation !