Apprendre, enseigner

Comme « louer » et « regretter », le verbe « apprendre » est ambivalent (énantiosémique, plus précisément) en français : le professeur apprend l’histoire à ses élèves qui apprennent l’histoire grâce à leur professeur. On pourrait le regretter car il laisse entendre qu’il suffit que les professeurs apprennent (enseigner des connaissances ou des compétences) pour que leurs élèves en fassent autant (acquérir ces connaissances ou ces compétences). Cela dépend évidemment des aptitudes et attitudes des uns et des autres. Principalement, faut-il rappeler que savoir(-faire) et faire-savoir ne vont pas forcément de pair, loin de là : combien de savants et d’experts incapables d’expliquer quoi que ce soit à des profanes, n’y même de les intéresser? Enseigner est bien un métier à part entière qui réclame des compétences et une formation spécifiques, en plus d’un certain talent. En fait, il y a peu de temps que la didactique distingue clairement l’apprentissage de l’enseignement pour insister sur le fait que le second est bien au service du premier, et qu’on peut même s’en passer. L’apprentissage est en effet un processus cognitif qui a ses propres principe, logique, dynamique, qu’on connaît encore peu et dont le contrôle échappe à l’enseignant (et même aux apprenants). Le meilleur professeur du monde ne pourra jamais apprendre à la place de ses élèves. Mais les motiver à le faire, oui!

C’est peut-être une raison pour laquelle on peut trouver un avantage à cette ambiguïté du verbe « apprendre ».  Car un bon enseignant est d’abord quelqu’un qui a la passion d’apprendre et que c’est cette passion qu’il souhaite transmettre avant tout aux autres, aux plus jeunes en particulier. Les enseignants qui ont la vocation ne connaissent pas la routine dans la mesure ils ont l’impression d’apprendre eux-mêmes de nouveau la matière en l’expliquant à des élèves différents, comme un musicien qui joue régulièrement mais différemment le même concerto, ou un amoureux pour qui c’est toujours la première fois avec la même personne. Puis il n’y a pas meilleure méthode d’enseignement que d’apprendre en même temps que ses élèves, comme le recommande Jacques Rancière dans son célèbre ouvrage précisément intitulé « le maître ignorant ». N’est-ce pas aussi ce qu’enseignent les sages Socrate et Lao Tseu à leurs disciplines, qu’ils ne savent rien et qu’il leur reste tout à apprendre, et l’épistémologie la plus contemporaine, que la science, en progressant et en élargissant ses champs de recherche, montre également qu’il y a toujours davantage à apprendre.

Plus simplement, mon avis est que la classe n’est pas différente de la vie où nous avons tous à apprendre les uns des autres, dans tous les domaines et de toutes les manières ; qu’un savoir ou un savoir-faire acquis n’a de valeur que si l’on peut en faire profiter les autres ; et qu’enseignement et apprentissage sont indissociables. La meilleure expérience que j’ai eue à ce propos a eu lieu sur le tatami où j’ai quelque temps pratiqué le judo. Dès qu’on y met un pied, après le salut rituel, la discipline impose à chacun, quel que soit son niveau, d’être à la fois le professeur attentionné du judoka de rang inférieur et l’élève attentif du judoka de rang supérieur, selon la couleur de leur ceinture respective. Même le maître, au rang le plus élevé sur le tatami, aussi bon instructeur est-il, reste et restera toute sa vie le disciple d’autres judokas toujours plus expérimentés que lui pour progresser.